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Forensic, caractériser le crime

Des architectes et des urbanistes sont appelés en renfort afin de mettre au service des institutions internationales leurs compétences professionnelles en matière de conception des bâtiments… pour analyser la manière utilisée pour les détruire.

Le collectif Forensic architecture, fondé au sein du Goldsmith College de Londres en 2010 par l’architecte Eyal Weizman, a créé des méthodes d’analyse des lieux où se sont déroulées des actions violentes – crimes, guerres, violences policières – en s’inspirant des pratiques de la médecine légale. Il s’agit de relever les traces matérielles des actions violentes, en prélevant sur les bâtiments des impacts de balles ou de bombardements, en utilisant les ressources de l’imagerie 3D pour comparer l’état d’un bâtiment avant et après une explosion, et à analyser grâce à cela les trajectoires des tirs ou d’explosions permettant d’en déterminer l’origine. Ce qui aide en particulier à désigner qui a réellement tiré et depuis quelle position. « La plupart des conflits actuels prennent place dans des villes… les gens meurent dans des bâtiments », affirmait l’architecte israélien Eyal Weizman dans un documentaire consacré à ses travaux. Aussi la collecte de ces informations est-elle essentielle pour constituer des dossiers lorsqu’il s’agira de punir des crimes de guerre.

La collecte est également fondée sur une démarche collaborative. Forensic rassemble les vidéos amateurs présentant l’état antérieur des sites bombardés ou les actions commises durant leur destruction. Ces techniques peuvent avoir des applications « civiles ». Lors de l’explosion du port de Beyrouth du 4 août 2020, Forensic a ainsi rassemblé un grand nombre d’images et de vidéos prises par les témoins. Ce qui lui a ensuite permis de concevoir une image 3D de l’événement.

Dès le mois de mars 2022, des architectes de l’association se sont rendus en Ukraine. Ils sont allés au nord-ouest de Kyiv pour analyser les circonstances de la destruction de la tour de télévision de la ville, non loin du site de Babyn Yar, qui fut durant la Seconde Guerre mondiale le théâtre de l’une des pires atrocités de la « Shoah par balles », et dont un missile russe détruisit le mémorial.

Car l’histoire semble toujours vouloir se répéter.■

Marc Lemonier

Références :

  • Eyal Weizman, La vérité en ruines : Manifeste pour une architecture forensique, La découverte, 2021
  • Eyal Weizman, archéologue et enquêteur d’une vérité en ruines, diffusé sur France Culture le 20 mai 2021

De l’urbicide au crime de guerre

Brent Patterson est, au sein de l’Ecole nationale supérieure d’architecture Paris-Malaquais, en charge de l’enseignement des Histoires et théories de l’architecture et des formes urbaines. Il fait partie des rares enseignants qui en France abordent l’histoire des villes au prisme de leur destruction et reconstruction, des conflits qui s’y déroulent et des « urbicides ».

Dans une interview donnée à France Culture vous rappeliez que la notion d’urbicide était initialement liée à ce qu’on appellerait aujourd’hui la défense du patrimoine…

La première personne à avoir employé ce terme était la critique d’architecture Ada Louise Huxtable[i] dans un article du New York Times, repris dans son livre Will They Ever Finish Bruckner Boulevard ? Elle dénonçait l’urbanisme agressif de l’architecte en chef de la ville Robert Moses dans le Bronx. D’autres penseurs de l’époque se reconnaissaient dans ce terme comme le professeur de science politique et d’urbanisme marxiste Marshall Berman, qui associait cette forme d’urbanisme à une attaque contre les classes populaires, à l’instar de la destruction du quartier de Kingsbridge où il avait passé sa jeunesse. La philosophe Jane Jacobs, auteure de Déclin et survie des grandes villes américaines, reprit elle aussi cette notion à son compte.

Bogdan Bogdanovic, architecte avant d’être maire de Belgrade, connaissait l’œuvre de Marshall Berman. Il s’en inspira sans doute lorsqu’il utilisa le terme d’urbicide pour dénoncer la destruction du patrimoine culturel lors du conflit en ex-Yougoslavie. Durant la guerre, des mosquées appartenant au patrimoine régional ou local ont été volontairement détruites. Le spécialiste britannique de politique internationale Martin Coward, dans son ouvrage Urbicide: The Politics of Urban Destruction, a caractérisé l’urbicide à partir de cette notion de destruction ciblée. Les milices, sans motifs stratégiques, visaient la synagogue, les cimetières juifs, les mosquées, la bibliothèque. En Ukraine, les troupes russes ont attaqué des lieux culturels, des centres communautaires, des écoles, des écoles d’art, au prétexte qu’ils hébergeaient des soldats.

Il est important de mettre en lumière les attaques ciblées et intentionnelles contre ce patrimoine culturel, pour alerter l’opinion avant que la situation n’évolue vers un génocide. Car l’urbicide est une étape ou l’un des aspects des crimes contre les personnes. À Tombouctou au Mali, certaines personnes ont été jugées comme criminelles pour la destruction des mausolées, alors qu’on les soupçonnait par ailleurs d’être des assassins impliqués dans des viols et des meurtres… 

Les méthodes développées par Forensic architecture (voir ci-après) pour caractériser des crimes de guerre appartiennent à un ensemble plus vaste de techniques. Quels types d’information peuvent-elles apporter ? 

L’équipe de Forensic est extrêmement interdisciplinaire, ce ne sont pas uniquement des architectes… Ainsi, elle a dernièrement réalisé un travail sur le climat, où sont engagés beaucoup de spécialistes experts sur les questions des courants marins en Méditerranée. L’étude a permis de visualiser leur importance pour le déplacement des bateaux des migrants venant d’Afrique du Nord. Il y a également tout un travail en Louisiane par rapport à la pollution chimique provenant de certaines usines pétrochimiques, etc. Rappelons que l’une des premières actions du collectif permit de caractériser l’appropriation des quartiers palestiniens par la colonisation et la destruction de maisons en Cisjordanie.

L’analyse des dégâts commis durant les guerres aide également à préparer la reconstruction. L’UNESCO et d’autres associations internationales cherchent de plus en plus à être sur la scène très rapidement pour pouvoir juger de la nature des destructions et intervenir dès la fin des conflits.■


Propos recueillis par Marc Lemonier.

Mobiliser autour de l’Agenda 2030

Le 22 février dernier Florence Provendier remettait à Barbara Pompili, ministre de la Transition écologique, son rapport intitulé : Mobiliser et structurer le mouvement multi-acteurs autour des objectifs de développement durable. Il fait suite à l’adoption par les 193 pays membres de l’Onu, en septembre 2015, de l’Agenda 2030, qui comprend 17 grands objectifs. Parmi les défis à relever, les inégalités, le changement climatique, la dégradation de l’environnement, la paix et la justice sont particulièrement mis en avant. Le dernier rapport du Giec, très alarmant sur les bouleversements environnementaux présents et à venir, et l’arrivée de réfugiés en provenance d’Ukraine sont là pour nous rappeler l’urgence à agir grâce à une approche systémique. Le rapport va dans ce sens en “proposant d’utiliser les ODD comme une boussole pour orienter les formations initiale et continue, ou encore évaluer le budget de l’État ou la performance extra-financière des entreprises“, soulignait la ministre.■

Virginie Bathellier

L’ambition des Français pour la protection de l’environnement

Huit associations nationales (1) ont demandé à l’Ifop d’identifier les attentes des Français en faveur de la protection de la nature et de la biodiversité. Les résultats du sondage sont éloquents, ils montrent combien les attentes sociétales sont fortes. Ainsi, 76 % des Français considèrent que la santé et la protection de l’environnement sont liées et ils sont encore plus nombreux à souhaiter l’interdiction de pesticides dangereux. Ils se disent aussi prêts à modifier certains comportements de consommation, comme favoriser l’achat de produits bio même plus chers ou la diminution de la consommation de poissons pour éviter la surpêche. Ils sont également très nombreux (82 %) à réclamer une attention portée à la faune et à la flore lors de l’implantation d’infrastructures de transports et d’énergie. Dans le même ordre d’idée, ils sont 90 % à se déclarer favorables à une augmentation des espaces naturels protégés, tels que les réserves naturelles et ils sont 74 % à regretter que l’éducation à la nature et à l’environnement ne soit pas plus développée en France. Des chiffres qui peuvent aider à dessiner des politiques ambitieuses.■

Virginie Bathellier

1) ASPA, H et B, FNE, LPO, OPIE, SFDE, SHF, SNPN.

Vers un outil unique de connaissance

L’Observatoire national de l’artificialisation travaille avec quelques départements pilotes sur un outil de mesure (OCS GE) qui permettra de connaître avec finesse les évolutions à l’œuvre et d’établir des comparaisons. Pascal Lory, directeur du projet ” Dispositif de mesure de l’artificialisation” au ministère de la Transition écologique, nous en présente les caractéristiques.

Diagonal À quels besoins répond l’Observatoire de l’artificialisation, que ce soit à l’échelle nationale ou communale ?

Il y a un premier besoin au niveau de l’État de suivre la trajectoire d’artificialisation jusqu’à l’objectif ZAN en 2050. Parallèlement, les collectivités territoriales et les services déconcentrés de l’État ont également la nécessité de disposer de bilans fiables d’artificialisation sur les territoires.

Au-delà de donner les moyens à l’État, en particulier la DGALN, de piloter cette politique prioritaire du gouvernement qu’est la lutte contre l’artificialisation des sols, il s’agit également de permettre aux Régions, SCoT et structures intercommunales ou communales qui sont en charge de documents d’urbanisme ou de planification de répondre à un certain nombre d’exigences, notamment en ce qui concerne leur bilan de consommation d’espaces. Dans le cadre de la loi Climat et des décrets d’application prévus, les collectivités vont devoir fournir des rapports en matière de lutte contre l’artificialisation des sols avec un certain nombre d’indicateurs. Cet observatoire va leur en donner les moyens, il fournira des données et permettra une mesure plus fiable de l’artificialisation des sols.

On utilise deux notions qui renvoient à des définitions différentes : la consommation d’espaces d’un côté et l’artificialisation de l’autre. En quoi se distinguent-elles ou se complètent-elles ?

En fait, ce sont deux notions assez proches et l’absence de définition claire n’a pas aidé à préciser leurs perceptions respectives. La loi Climat et résilience a enfin établi la définition de l’artificialisation des sols, en faisant référence à l’atteinte durable aux fonctionnalités du sol.

Mais les débats avaient démarré avec le plan biodiversité. À la suite de sa parution, un groupe de travail sur la sobriété foncière qui rassemblait toutes les parties prenantes avait été formé (voir NL n°5). Puis la Conférence citoyenne pour le climat a également alimenté les débats, avant que les parlementaires, au cours du premier semestre 2021, ne s’emparent du sujet et aboutissent au texte de loi que l’on connait.

On peut dire qu’il y a eu quasiment trois ans de lente maturation pour arriver à cette définition de l’artificialisation.

Les deux termes renvoient à deux visions du territoire différentes. À ce stade, la consommation concerne plutôt les usages des parcelles, sous un angle foncier, avec comme finalité la lutte contre l’étalement urbain. Alors qu’avec l’artificialisation, on a une approche par les sols, l’objectif étant de les protéger. Dès lors, l’observation se fait plus sous un angle : “On regarde le sol au travers de son occupation”. À savoir : que trouve-t-on à la surface de ce sol ? Est-ce du revêtu ? Des parkings, des infrastructures routières, du bâti, considérés comme artificialisés ? Ou, a contrario, des espaces végétalisés, arborés, considérés comme non artificialisés ?

Côté artificialisation, les phénomènes sont bien cernés et on va pouvoir les mesurer finement. Côté consommation, il y a toujours des interprétations, même si ses contours sont précisés dans l’article 194 de la loi : “la consommation des espaces naturels, agricoles et forestiers est entendue comme la création ou l’extension effective d’espaces urbanisés sur le territoire concerné”. Une note de doctrine est en cours de rédaction et va préciser les choses.

Des observatoires locaux sont déjà en place. Ils mesurent la consommation des espaces naturels agricoles et forestiers et continueront probablement de le faire après 2031, qui constitue le jalon, dans la loi Climat et résilience, pour le passage de témoin entre consommation et artificialisation. L’Observatoire national apporte la mesure de l’artificialisation, actuellement nous cherchons à articuler les deux échelons de mesure, national et local, afin d’assurer la plus grande cohérence.

Vous avez réalisé un prototype de base de données qui distingue l’usage de l’occupation, va-t-il permettre d’industrialiser la production de la connaissance ?

Un prototype a été fait sur le SCoT d’Arcachon, avec comme premier objectif de vérifier la faisabilité technique de constituer une base de données sur l’occupation et l’usage des sols par intelligence artificielle (Occupation du sol à grande échelle : OCS GE). Jusqu’à présent, des humains analysaient des photographies aériennes et produisaient les bases de données. Cette production va donc être considérablement bouleversée même si le résultat final, l’OCS GE, conserve des spécifications identiques.

Le deuxième intérêt du prototypage a porté sur le lien fort entre l’outil de mesure et la définition. Il s’agissait effectivement d’élaborer une définition qui soit mesurable.

Êtes-vous d’ores et déjà en mesure de mettre en application cet outil sur le terrain et d’observer concrètement ses impacts ?

Nous allons les mesurer sur le département du Gers. Ce seront des données labellisées, officielles. Elles seront disponibles dès le mois de mars. Un certain nombre d’acteurs locaux sont en attente de ces données OCS GE, et notamment le SCoT de Gascogne qui va pouvoir les utiliser, de même que la DDT. Un opérateur technique, comme l’Agence d’Urbanisme de Toulouse, qui les exploitera pour le compte du SCoT, est également dans les starting-blocks.

Vous prévoyez son déploiement sur d’autres départements. Comment les choisissez –vous ?

Il est tout d’abord nécessaire de rappeler que l’ambition est de couvrir l’intégralité du territoire national pour 2024. Néanmoins, pour le choix des départements, il y a actuellement plusieurs critères.

Le premier critère est technique. Il faut s’appuyer sur une prise de vue aérienne récente, afin d’éviter de produire une occupation du sol à une grande échelle qui serait déjà un peu datée, même si, à chaque fois, on produit deux millésimes. En ce moment, les départements que l’on choisit disposent de prises de vue de 2021, voire 2020. Et l’on prend aussi la prise de vue plus ancienne de trois ans. Cette production bi-millésimée permet d’emblée de calculer des flux d’artificialisation.

Le second critère est de produire là où les besoins sont forts, les attentes avérées, et où les moyens sont mis en place pour utiliser les données rapidement, afin de produire des cas d’usage.

Quelles sont les attentes de vos financeurs et de la DGALN ?

L’investissement important consenti par l’État nous oblige. Le coût de l’Observatoire est en effet de l’ordre de 20 millions d’euros. Le Fonds de transformation de l’action publique (FTAP), porté par l’État, est notre financeur principal, il contribue à hauteur de 11 millions d’euros pour la production de l’OCS GE. Les autres financeurs de l’observatoire sont la DGALN et le ministère de l’Agriculture. Aussi est-il essentiel de faciliter des cas d’usage par les utilisateurs locaux, l’État au travers des services déconcentrés et les collectivités territoriales. C’est ce que nous faisons dans le cadre de l’accompagnement des territoires au déploiement de l’OCS GE.■

Propos recueillis par Virginie Bathellier.

Yes We Camp, un collectif inventif

Parmi les six lauréats du dernier Palmarès des Jeunes Urbanistes, le collectif Yes We Camp est connu notamment pour le projet des Grands Voisins à Paris. Résolument inscrit dans une démarche d’économie sociale et solidaire, il s’applique à tisser de nouveaux liens entre la société civile et les lieux qu’il investit.

En 2012, alors que Marseille s’apprête à être capitale européenne de la culture, l’idée de créer collectivement un camping d’un nouveau genre germe dans l’esprit de deux amis architecte et artiste graphiste. “Yes We Camp ! Le Camping de l’Estaque”, situé sur des friches au nord de la ville, voit le jour. Le temps d’un été, ce lieu d’accueil éphémère et hors-norme, ouvert aux touristes, aux riverains, aux artistes, aux jeunes en insertion… se base sur deux valeurs fondamentales : l’hospitalité et la créativité. Financé aux trois quarts par ses recettes directes, le camping écologique, artistique et solidaire est une réussite populaire. L’association Yes We Camp est lancée.

Pour Nicolas Détrie, l’un des cofondateurs, “notre but est de transformer les rapports sociaux grâce à un changement d’organisation de nos espaces de vie. Nous pensons qu’il y aurait beaucoup à gagner à démonétariser une partie de nos relations actuelles.”

Quelques années plus tard, le succès revient avec les Grands Voisins, une initiative de transformation temporaire de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul, dans le 14ᵉ arrondissement de Paris. En partenariat avec Plateau Urbain et l’association Aurore, qui mettent en place un centre d’hébergement pour les sans-abri, Yes We Camp investit cet espace inoccupé pour en faire un tiers-lieu solidaire. L’objectif est que des publics diversifiés puissent cohabiter et interagir.

Nicolas Détrie précise le rôle de Yes We Camp : “Nous ne sommes pas des travailleurs sociaux. Nous créons des espaces qui ont pour but de favoriser le travail social, mais nous ne l’assurons pas. Nous fonctionnons toujours avec des partenariats. Notre engagement est d’abord celui d’urbaniste, ou d’architecte social. Nous réfléchissons aux flux, ambiances, couleurs, rythmes et aux fonctions de l’espace.”

L’expérience des Grands Voisins est inédite et son succès inattendu : entre 2015 et 2020, le lieu devient un véritable village en plein cœur de l’arrondissement. 250 associations, startups, artisans et artistes ont pu y déployer leur activité. En 2020, la crise du Covid agit comme révélateur du potentiel de cet espace social : “Assez naturellement, c’est depuis les Grands Voisins qu’une chaîne de production et distribution de plus de 100 000 repas s’est mise en place, en comptant sur l’implication volontaire de centaines de personnes.”

À Paris, Marseille ou Nanterre, le collectif développe d’autres projets inventifs et solidaires dans des espaces vacants : bars, restaurants, galeries, jardins partagés, festivals… Ils ont désormais une renommée internationale et sont appelés à présenter leurs projets en Inde, en Espagne, à Taïwan, en Grèce, ou encore aux États-Unis.

Nicolas Détrie précise qu’en dépit de cette visibilité, le modèle économique de Yes We Camp reste encore fragile, et trouve sa voie dans un financement hybride entre recettes directes et soutiens financiers. Les subventions publiques représentent actuellement 40 % de leur budget. “Ce que nous proposons porte une dimension d’intérêt général et contribue aux politiques publiques. Plutôt que de chercher à autofinancer nos projets, nous privilégions une approche mixte, et nous estimons qu’il est important que nos projets relèvent en partie de financements publics.

La plupart des projets naissent dans des cadres conventionnés à durée limitée, mais la vocation de ces projets n’a pas forcément pour impératif de s’arrêter ! “On nous propose des endroits que la ville conventionnelle n’arrive pas à utiliser, à nous de faire en sorte que ça s’inscrive dans le temps.

Cette question de la temporalité se révèle particulièrement importante dans les quartiers populaires. “Dans les quartiers aisés, tout le monde est content quand nous arrivons avec nos projets novateurs, puis quand vient le départ, le quartier l’accepte plutôt facilement. En revanche, dans les quartiers populaires, où les équipements et services sont plus rares, nos lieux créent un espace de possibilités et d’espoir dont la disparition suscitera de la déception.

La démarche de Yes We Camp est transversale, et n’est d’ailleurs pas circonscrite à l’urbanisme transitoire. Elle témoigne d’une volonté de changer en profondeur notre rapport à l’environnement et nos comportements citoyens, à travers l’aménagement de la ville mais aussi l’éducation, l’alimentation, le récit, l’imaginaire…

Nicolas Détrie souhaite aussi que Yes We Camp puisse à l’avenir lancer de nouvelles initiatives dans les territoires en dehors des métropoles. L’association s’engage cet été dans un village du Marais poitevin, et avance sur la possibilité d’un lieu commun en Isère.

Certes, l’exemple de Yes We Camp demeure encore marginal dans le monde de l’urbanisme, mais, Nicolas Détrie l’affirme : “Il y a une volonté immense de prendre part et de pouvoir s’impliquer dans son environnement vécu. Ce désir est aujourd’hui contraint dans la ville conventionnelle car il y a peu d’espace pour son déploiement. Notre engagement est de contribuer à multiplier les espaces communs pour accueillir ces volontés d’implication.”

Lisa Godot

Les nouveaux défis politiques de la ville durable

Après dix années consacrées au plan national ville durable, la ministre Emmanuelle Wargon a lancé la démarche “Habiter la France de demain” le 9 février 2021. Cette journée de webinaire a permis d’ouvrir un débat sur une nouvelle vision de la ville durable, appelée à structurer l’action publique.

Un nouvel élan dans la politique nationale pour des villes durables

Quatre défis semblent s’imposer aujourd’hui pour bâtir la ville durable de demain : la sobriété, la résilience, l’inclusion et la production. Une approche directement inspirée du projet de “Manifeste pour des villes durables”, publié par l’association France Ville durable début février. Et qui rappelle les qualités formulées en creux dans la définition de la ville durable proposée par Cyria Emelianoff en 1999 et qui fait aujourd’hui encore référence. 

Poser les fondements de la ville de demain

Quatre grands témoins sont intervenus et ont chacun animé un atelier dédié à l’un des nouveaux fondamentaux de la ville de demain. 

La sobriété d’abord

Pour Franck Boutté, qui dirige l’agence Franck Boutté Consultants, “il n’y a pas de définition consensuelle de la sobriété”. Elle renvoie à la “frugalité”, à l’“empreinte biologique”, aux  “besoins essentiels”. Elle implique selon lui un renoncement au superflu et une critique de l’hypertechnologie. 

Mais elle pose aussi la question des limites à fixer à cette recherche du moins, comme celle de la “répartition des efforts à consentir et du partage des bénéfices du mieux”. Pour que la sobriété soit acceptée voire désirée dans un consensus citoyen, un débat démocratique est indispensable. 

Plusieurs propositions ont pu être exposées à la ministre en charge du logement : bloquer l’artificialisation des terres dès qu’il existe un potentiel de renouvellement urbain, empêcher la construction neuve si l’on peut réhabiliter l’existant, réserver 1m2 de nature pour chaque m2 bâti ou encore instaurer un fonds pour couvrir les surinvestissements liés à la sobriété. 

Ecoquartier Autour Dun Parc Agro Urbain | atelierphilippemadec
L‘ÉcoQuartier de Montévrain parvient à limiter l’artificialisation des sols ©Atelier Philippe Madec

La résilience comme méthode

Sur le défi de la résilience, Magali Reghezza-Zitt, géographe et directrice du Centre de formation sur l’environnement et la société de l’ENS, a pointé la complexité d’une notion devenue incontournable. “La résilience, c’est d’abord un récit parapluie qui promet un horizon radieux, analyse-t-elle. Mais elle peut être appropriée par la sphère capitaliste comme par les partisans de la déconnexion”. 

Sa définition habituelle, à savoir la capacité d’un système à retrouver son état d’équilibre après une perturbation extérieure, pose problème. “Dans le langage des sciences, la résilience est l’inverse de la bifurcation, remarque-t-elle. On nous demande aujourd’hui une transformation structurelle au niveau des individus, des collectifs, des systèmes productifs, des territoires”.

Enfin, la chercheuse insiste sur la nécessité d’une “appropriation démocratique” de la résilience. En premier lieu, “interroger l’envie collective d’agir et expliciter les coûts de l’inaction”. Puis “discuter les trajectoires et les adapter au fur et à mesure”. Ce qui suppose une gouvernance et un pilotage. Enfin, “rendre publique les négociations”.

C’est à ce prix que la résilience, négociée et locale, peut se construire et susciter l’adhésion des citoyens. Après l’atelier, la chercheuse a suggéré de confier la transition écologique au Haut-Commissariat au plan.

Inondations dans l'Aude - La catastrophe vue du ciel ...
Inondations à Trèbes en 2018 ©lindependant.fr

Pour une ville inclusive

Judith Ferrando, co-directrice du cabinet de conseil Missions publiques, chargée – avec d’autres – d’accompagner la Convention Citoyenne pour le Climat, considère l’inclusion comme “une clé pour gagner les autres défis” et pour “résoudre pacifiquement les conflits”. Il s’agit pour elle de “donner à chacun sa place dans la vie politique, économique, culturelle”.

La ville de demain doit, selon elle, “proposer un récit collectif” susceptible de rencontrer les “aspirations citoyennes au ralentissement, à la proximité, à la frugalité et à la réduction des inégalités”. Si de nombreuses initiatives de collectifs d’habitants existent, elle estime peu probable qu’elles induisent “le changement radical de notre modèle de société”

L’atelier a préconisé la création de nouveaux espaces locaux pour des coalitions d’acteurs de type COP21 et convention citoyenne pour le climat, afin de concrétiser la résilience dans les projets d’aménagement urbain. 

Le jardin des délices dans l’EcoQuartier de la Cerisaie à Villiers-le-Bel

Sans oublier les activités productives en ville

Quatrième et dernier défi, celui de la production. Pierre Veltz, économiste, sociologue et Grand Prix de l’urbanisme 2017, en précise d’emblée l’ambition : “un changement de paradigme qui ne peut se loger seulement dans l’économie de la proximité, sympathique et consensuelle”.

À une approche en silos, par secteurs, doit se substituer une “vision globale renouvelée et humano-centrée de l’économie, tournée vers les besoins fondamentaux”. Il s’agit ainsi de mettre la santé et l’éducation aux premiers rangs de l’économie productive. “Il faut simplifier les produits, pratiquer le discernement technologique sans promouvoir l’austérité ni tomber dans le piège de la décroissance, insiste Pierre Veltz. Car pour être habitable et inclusive, la France doit créer des emplois et de bonne qualité. Les quatre défis de la ville durable sont très liés entre eux”.

La proposition de Pierre Veltz pour relever ce défi consiste à réinsérer les activités productives dans la ville (c.f. le programme “Ville productive” du Puca). Mais aussi à réserver des espaces à l’économie sociale et solidaire, comme aux nouveaux communs urbains, dans les opérations d’aménagement ou de construction.

Parc des industries Artois Flandres dans la future métropole Euralens @ association Euralens

Une nouvelle feuille de route pour la ville durable

Un bilan et de nouvelles perspectives pour la démarche  “Habiter la France de demain” ont été dressés en marge de la journée organisée par France Ville durable le 19 mai 2021. Cette première édition d’un rendez-vous annuel baptisé “Villes durables en action”, était consacrée aux solutions, démonstrateurs, programmes et budgets mobilisables pour faire la ville durable – cf. le dossier de presse du gouvernement sur l’avancement de la démarche Habiter la France de demain.Un consultation citoyenne en ligne a été lancée le 27 mai pour mettre au débat le projet de “Manifeste pour les villes durables”.

■ Florent Chappel

Patrick Bouchain donne la preuve par 7

Grand Prix de l’urbanisme 2019, Patrick Bouchain a, tout au long de son parcours, bousculé les codes en plaçant les usages au cœur de sa pratique, et renouvelé en profondeur les modes de faire et de participation habitante. Aujourd’hui, il poursuit son œuvre en s’attachant à la transmission, à travers des chantiers sur des sites variés.

Construire autrement pour faire école, démontrer pour susciter un changement généralisé, tel est le sens de la démarche La Preuve par 7.■

Propos recueillis par Marc Lemonier

N°207 : Patrick Bouchain donne la preuve par 7 – Interview

Notre équipe

Brice Huet, Directeur général de l’aménagement, du logement et de la nature par intérim, directeur de la publication

Florent Chappel, rédacteur en chef

Murielle Morvan, secrétaire de rédaction

Valérie Blin, chargée de diagoflash (agenda, parutions…) et de valorisation de la revue


Contact annonces : Diagoflash.dguhc@developpement-durable.gouv.fr

Renseignements, demande de numéro ou abonnement :

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