Avec près de 80 % de la population vivant désormais en zone urbaine, les villes se retrouvent au cœur des enjeux de santé et d’environnement. Pollution de l’air, nuisances sonores, îlots de chaleur ou encore multiplication des épisodes climatiques extrêmes influencent directement la qualité de vie des habitants. Face à ces défis, l’aménagement urbain apparaît comme un levier essentiel pour concevoir des espaces plus durables, résilients et favorables au bien-être collectif. Parce que la qualité du cadre de vie participe pleinement à la santé, collectivités, experts et institutions approfondissent aujourd’hui les connaissances et les outils permettant d’intégrer ces enjeux dans les projets urbains.
La santé, un enjeu qui traverse tout le territoire
En santé publique, les déterminants de santé désignent l’ensemble des facteurs qui influencent l’état de santé d’une population : facteurs individuels, sociaux, économiques, environnementaux ou encore politiques. Qualité de l’air, accès aux transports, logement, emploi, environnement sonore, alimentation ou espaces publics : tous participent directement à la santé physique, mentale et sociale. Pour Cécile Thomas Jouenne, urbaniste en santé publique et fondatrice de CitéSanté, spécialisée dans l’accompagnement des collectivités : “les études sont formelles, entre 70 et 80 % de notre santé dépend de notre environnement“. Une réalité qui invite à repenser la fabrique des territoires bien au-delà du seul accès aux soins. “Alors que la sédentarité coûte chaque année 17 milliards d’euros à la France, remettre des commerces de proximité et favoriser la marche n’est plus seulement une question de santé, c’est un enjeu économique et d’attractivité du territoire“, ajoute-t-elle.
La démarche ÉcoQuartier : accompagner les collectivités vers des projets plus durables
Portée par la Direction générale de l’aménagement, du logement et de la nature (DGALN) du ministère de la Transition écologique, la démarche ÉcoQuartier accompagne les collectivités dans la conception de projets d’aménagement plus durables. Comme l’explique Colin Cauchois, chargé de mission Villes et territoires durables, elle repose sur trois piliers : une méthode, un label et une offre de formation et d’accompagnement. La méthode aide élus et techniciens à intégrer les grands enjeux de l’aménagement — santé, nature en ville, mobilités ou encore alimentation. Le label valorise, à l’échelle nationale, des opérations exemplaires. En parallèle, le ministère propose des formations gratuites, trois fois par an, réunissant une vingtaine de participants. Parmi elles, la formation dédiée à l’urbanisme favorable à la santé (UFS) combine une demi-journée théorique et des visites de terrain avec des élus engagés. Plusieurs projets servent d’exemples : à Mouans-Sartoux, une régie maraîchère municipale alimente les cantines en produits locaux ; à Grenoble, l’écoquartier de Bonne illustre la transformation d’une friche en quartier végétalisé ; à Méricourt, une ancienne friche minière a laissé place à une école conçue en matériaux biosourcés et reliée à l’ensemble de la ville par un réseau de cheminements piétons. La formation se conclut par un temps consacré aux outils méthodologiques et aux retours d’expérience, ainsi que par la présentation de guides pratiques destinés à accompagner les futurs projets.

Pour cela, la notion d’urbanisme favorable à la santé s’élargit. “En réalité, il faudrait presque parler de territoires favorables à la santé globale”. En effet, la notion doit intégrer les villes et les campagnes et tenir compte du fait que la santé humaine est liée à celle des animaux et de la biodiversité. L’urbaniste cite un exemple concret, notamment sur les problématiques liées à la qualité de l’eau dans certains territoires. Le retour des chauves-souris dans des exploitations agricoles comme auxiliaires de culture, grâce à leur rôle de prédateurs naturels des insectes ravageurs de récoltes, pourrait permettre de limiter les intrants chimiques et donc d’améliorer la qualité de l’eau. “Tout est lié ! Si les écosystèmes se dégradent, les impacts sur la santé humaine finissent toujours par apparaître”. Même constat concernant l’antibiorésistance, que l’Organisation mondiale de la santé considère comme une menace majeure dans les années à venir, ou encore la prolifération du moustique tigre. Dans ce cas précis, les démarches d’urbanisme favorable à la santé peuvent passer par des actions très concrètes, comme la diffusion de guides à destination des habitants pour éviter les eaux stagnantes dans les jardins ou sur les toitures-terrasses.
Concevoir des espaces qui favorisent réellement le bien-être
L’urbanisme favorable à la santé (UFS) ne se limite pas au soin mais intègre la santé dans sa globalité, de la prévention à l’accès aux équipements médicaux. “Un arrêt de bus devant un hôpital fait partie intégrante de cette réflexion”, illustre Cécile Thomas-Jouenne. Derrière cette approche, l’objectif consiste à inclure la santé dans l’ensemble des décisions d’aménagement : perméabilité des sols pour limiter les îlots de chaleur, choix des essences végétales, couleurs des bâtiments, qualité des cheminements piétons ou accès aux commerces de proximité, chaque détail peut avoir des effets directs sur le quotidien des habitants. L’enjeu réside également dans la capacité à rendre ces démarches désirables pour les collectivités. “La santé ne doit pas être perçue comme une contrainte supplémentaire dans des projets déjà complexes, mais comme une possibilité de faire mieux et plus durablement. La notion de co-bénéfice est indissociable de l’UFS”. Les mobilités actives constituent un autre levier majeur. “L’activité physique contribue directement à la bonne santé, mais cela suppose des aménagements adaptés : des trottoirs accessibles, continus, confortables, des pistes cyclables sécurisées…” Ces choix influencent à la fois la santé des habitants, le dynamisme des commerces de proximité et l’attractivité des territoires.

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Former, décloisonner et structurer l’action publique
Pour engager des démarches d’urbanisme favorable à la santé, la première étape reste la sensibilisation des élus et des agents territoriaux. “Il faut leur donner la capacité d’agir et surtout leur permettre de faire le lien entre toutes ces données”, détaille Cécile Thomas-Jouenne. Cette transversalité constitue un point clé. Certaines collectivités réorganisent déjà leurs services autour de ces enjeux. Le financement peut également s’appuyer sur plusieurs acteurs ou dispositifs existants : Plans régionaux santé environnement, contrats locaux de santé, Agences régionales de santé ou encore partenariats avec la Banque des Territoires. “Comme ces projets sont transversaux – santé, petite enfance, urbanisme, espaces verts – il devient possible de mobiliser plusieurs acteurs et plusieurs sources de financement”.
ISadOrA, un guide pour passer à l’action
Parmi les outils de référence figure le guide ISadOrA — Intégrer la Santé dans les Opérations d’Aménagement — publié en 2020. Destiné aux professionnels de l’aménagement, il propose une méthode concrète pour intégrer les enjeux de santé dans les projets urbains. Le guide repose d’abord sur trois clés de processus pour mettre en place les bases d’un projet d’aménagement santé. La première concerne la gouvernance santé, afin d’assurer une vision partagée et pérenne du projet. “L’objectif consiste à éviter qu’une seule personne porte le sujet. Tous les services doivent avancer dans la même direction”. La deuxième clé repose sur le diagnostic territorial, enrichi par des données de santé publique : surpoids, obésité, vulnérabilités environnementales ou encore accès aux services. “Chaque territoire est différent, la santé n’est pas la même partout. Le portrait de santé d’un territoire est indispensable pour construire des actions ciblées et efficaces”.
Enfin, la démarche participative constitue la troisième clé. Enquêtes, questionnaires ou concertations permettent de recueillir l’expérience vécue des habitants. “Le retour d’expérience des habitants est un pilier de l’urbanisme favorable à la santé. Sans leur avis, comment savoir où sont les freins ?”, insiste l’urbaniste. Le guide offre ensuite douze clés de conception, très opérationnelles, adaptées aux différents objets urbains : espaces publics, qualité de l’air, logements ou mobilités. Une manière de transformer progressivement les projets d’aménagement en leviers concrets de santé publique. Si le guide ISadOrA était précurseur, cette dynamique UFS se retrouve aujourd’hui dans de nombreux travaux menés par les agences de santé publique ou les acteurs de l’aménagement, à l’image du guide Promotion de la santé, prévention des cancers et aménagement des territoires de l’Institut national du cancer. Un signal fort, alors que près de 40 % des cancers sont considérés comme évitables et que les liens entre environnement, cadre de vie et santé apparaissent désormais de plus en plus indissociables.
Expé URBA SanTé : accompagner les collectivités au plus près du terrain
Pour aider les collectivités à intégrer concrètement et simultanément la santé et l’environnement dans leurs projets d’aménagement, l’ADEME et l’Ecolab du Commissariat général au développement durable, avec l’appui de la Direction générale de l’aménagement, du logement et de la nature, ont lancé les Expé URBA SanTé. Une première saison, soutenue par Santé publique France, le Cerema, et l’INCa, a permis d’accompagner huit collectivités grâce à du coaching, de l’expertise et de la médiation. Pour Ariane Rozo, Coordinatrice urbanisme en lien avec la santé et l’environnement à l’ADEME, l’enjeu consiste avant tout à recréer du dialogue autour des projets et à aider les collectivités à dépasser certains blocages.
À Pont-de-l’Arche, en Normandie, l’expérimentation a accompagné la réflexion autour d’une école pensée selon une approche “One Health”, intégrant santé, environnement et biodiversité. Face au besoin de mieux associer habitants et enseignants, une “Fête de la santé” a finalement permis de co-construire le projet. “Ce moment a posé les bases collectives de l’école de demain”, résume Ariane Rozo.
À La Mure, en Isère, la transformation d’un parking en place de village a, elle aussi, suscité des tensions autour de la suppression de stationnements. “Nous sommes intervenus pour recréer du dialogue et sortir d’une situation bloquée”, explique Ariane Rozo. Grâce à plusieurs scénarios de concertation et à une remise en avant des bénéfices pour la santé et la convivialité, le projet a pu repartir.

Au-delà des projets eux-mêmes, cette première saison a surtout permis d’acculturer les collectivités à ces nouvelles approches. “L’un des appuis méthodologiques a consisté à accompagner les projets dans l’initiation d’une démarche évaluative et dans l’identification de données utiles”, rappelle également Paul Grignon, Chef de projet Data-IA et Sciences comportementales à l’Ecolab du CGDD. Nature en ville, mobilités actives ou encore vulnérabilités socio-économiques et environnementales : les expérimentations ont notamment permis de développer interventions et outils remobilisables et de partager méthodes et connaissances pour mieux ancrer l’approche “Urbanisme Favorable à la Santé” tout au long des projets.
Forte de cette première phase, une saison 2 des Expé URBA SanTé a été lancée le 18 mai dernier via un webinaire national. Sept régions volontaires (Grand Est, Normandie, Auvergne-Rhône-Alpes, Occitanie, Nouvelle-Aquitaine, Pays de la Loire, Île-de-France) participeront à la nouvelle édition. Quinze projets seront accompagnés à partir de 2027 pendant un an et demi par un groupement d’experts aux compétences variées, avec une attention particulière portée aux territoires ruraux ou périurbains, aux écoquartiers et aux publics les plus vulnérables.
Au-delà du dispositif d’accompagnement proposé, les Expé URBA SanTé s’ancrent dans une communauté d’acteurs engagés qui partagent leurs visions, leurs expertises, les outils et dispositifs d’accompagnement dédiés à l’urbanisme favorable à la santé. Cette seconde édition, reposant sur un pilotage par l’ADEME et l’Ecolab du CGDD, inclut un écosystème élargi de partenaires : la DHUP, la DGS, l’ANRU, le Cerema, le CNFPT, le CSTB, la Fnau, FVTD, l’INCa, l’ONAPS, Santé Publique France et l’UNICEF.■
Chris Mick
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Revue Diagonal (6 juin 2026). Pour un urbanisme favorable à la santé. Revue Diagonal. Consulté le 21 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16cms
