En pleine mutation dans le cadre du Nouveau programme national de rénovation urbaine (NPNRU), le secteur Concorde du quartier Faubourg de Béthune s’est imposé comme un laboratoire pour une conception urbaine favorable à la santé. Sa démarche “Quartier à Santé Positive” se décline dans l’organisation des espaces, l’architecture et l’agriculture urbaine. En ligne de mire : la réduction des inégalités socio-environnementales de santé.
C’est une butte longue de 800 mètres et haute de 5 mètres. Au sommet, un mur anti-bruit a été érigé pour réduire les nuisances liées au passage des 150 000 véhicules qui circulent chaque jour sur l’autoroute A25 en contrebas. Sur l’autre versant, le secteur Concorde s’étend sur 20 hectares jusqu’au boulevard de Metz. Ce quartier prioritaire de la politique de la ville figure parmi les plus pauvres de France. 72 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté. Le taux de chômage frise 50 %. Son parc immobilier, construit à la fin des années 1950, a vieilli et son image s’est détériorée. Surexposés au bruit et à la pollution de l’air, les citoyens cumulent inégalités environnementales et fragilités socio-économiques. Selon la communauté scientifique, ces facteurs participent à environ 70 % de notre état de santé. Face à ce constat, la ville de Lille a fait de la santé un principe directeur pour transformer Concorde en “Quartier à santé positive”. Un projet chiffré à plus de 200 millions d’euros.

En 2014, Lille-Concorde est retenu par l’ANRU1 pour le NPNRU. La Métropole Européenne de Lille (MEL) et de la Région Nord-Pas-de-Calais apportent leur soutien financier. “Les subventions ANRU ne couvrent que la première phase, soit la moitié du quartier”, précise Dorothée Delemer, directrice des projets urbains et des transitions à la Société publique locales Euralille2.
En 2015, des diagnostics sont engagés par la Ville pour prendre la mesure de l’impact du périphérique sur le quartier. “Les modélisations 3D ont démontré que plus d’un quart des logements étaient surexposés au bruit, dont 5 % de points noirs”, retrace Nina Colombo, directrice de la mission rénovation urbaine. Une autre étude pointe une concentration élevée de particules fines et de dioxyde d’azote. Ces contraintes conduisent la collectivité et ses partenaires à articuler un projet urbain autour de quatre axes : qualité de l’air, réduction des nuisances sonores, santé par l’assiette et production d’énergies renouvelables. Pour sa démarche innovante, la Ville bénéficie du soutien du Programme d’investissement d’avenir “Ville durable et solidaire“. “Notre philosophie, c’est de faire du renouvellement urbain une opportunité pour recréer un quartier adapté aux enjeux de demain — alimentation, changement climatique — pour ceux qui vont rester et ceux qui vont venir s’y installer”, indique Martin David-Brochen, élu en charge de la rénovation urbaine et de la relation avec les bailleurs.
Une trame paysagère acoustique et nourricière
Le chantier débute en 2019 avec la création de la ZAC3 par la Métropole. Première étape : rehausser et prolonger la butte séparant le quartier du périphérique pour protéger des nuisances. “C’était une occasion de capitaliser sur le patrimoine végétal pour renforcer les trames vertes”, explique Nina Colombo. “Huit cents arbres ont été plantés de part et d’autre de l’autoroute pour maintenir et pérenniser ces corridors écologiques”, détaille Olivier Savy, responsable de la cellule Santé environnementale à la mairie de Lille. Fin 2023, des panneaux acoustiques viennent coiffer le monticule de terre. Les mesures réalisées révèlent un gain de l’ordre de 10 décibels pour les futurs lots proches du mur, et une concentration moins élevée en oxyde d’azote. Aux prémices du projet, la Ville projetait d’installer une centrale photovoltaïque en autoconsommation collective sur le pan sud de l’écran anti-bruit, côté route. “À grand regret, nous avons dû abandonner le projet en raison des lourdes contraintes techniques et de sécurité incendie”, apprend Nina Colombo.

Derrière cette éminence protectrice, une ferme urbaine s’étale sur 4 500 m². Pour garantir la qualité des terres et des productions, la Ville collabore avec l’école d’ingénieurs Junia. Avec l’appui de son service Risques urbains, la collectivité bâtit son propre référentiel fondé sur des données scientifiques et les recommandations du Haut Conseil de la santé publique. “Trouver 10 000 m3 d’une terre4 qui respecte les seuils qualité de la Ville, dans un périmètre qui reste intelligent en termes d’émissions carbone n’a pas été une mince affaire”, admet Hélène Gosset, responsable de la démarche environnementale à la SPL Euralille. Une fois excavées, les terres en place sont remblayées avec 50 cm de terre végétale et 30 cm de limon. Dès son démarrage en 2023, l’exploitation maraîchère bio est labellisée Ecocert5 pour développer le dispositif de solidarité alimentaire P.A.N.I.E.R.S en partenariat avec Bio en Hauts-de-France. Une partie de la production alimente ainsi des paniers vendus à 50 % de leur valeur à des habitants en situation de précarité.
L’agriculture urbaine comme support d’insertion
Chaque année, cinq tonnes de légumes sont cultivées sur 1 500 m² par cette ferme exploitée par l’association Lille Sud Insertion6. Cyrielle Maes encadre les salariés en insertion pour des contrats de quatre mois renouvelables. “Ils apprennent à cultiver la terre selon les techniques de micro-maraîchage bio intensif. Nous travaillons du semis à la récolte donc tous les plans de légumes sont faits sur la ferme”, développe-t-elle. Parmi la vingtaine de salariés formés, des profils variés. “Certains ont des masters ou un CAP, d’autres ont arrêté l’école en 3e. Ils ne se seraient sûrement jamais croisés en dehors de la ferme. C’est ce qui fait la richesse du projet”, estime Cyrielle Maes. Chaque mercredi, les légumes sont vendus sur l’étal d’un marché. Le reste de la production est écoulée via la coopérative Norabio, valorisée par les chefs locaux et lors d’ateliers cuisine. Des travaux d’extension du site vont doubler la zone de plantation d’ici à l’été 2026.

Lille Sud Insertion anime aussi des ateliers dans les jardins partagés réaménagés aux abords de la ferme. “Faire en sorte que les jardins soient reconnus, utilisés, la ferme découverte et appropriée par les habitants reste un gros enjeu”, soutient Martin David-Brochen. Pour embarquer les habitants, la Maison du projet a mené un travail de médiation autour de l’agriculture urbaine. “Si le projet commence à être bien ancré dans le quartier, certains ne se sentent pas légitimes à venir ici. Ils ont parfois besoin d’être accompagnés pour pousser la porte”, observe l’encadrante. “Dans un quartier qui concentre une grande pauvreté, cet aller-vers est essentiel, notamment pour faciliter le relogement”, appuie Nina Colombo. Depuis 2025, le soutien de l’ARS7 dans le cadre du projet “One Health pour une approche globale de l’alimentation” permet d’aller plus loin : sensibilisation des jeunes à la production locale, émergence d’un collectif de cuisiniers et mangeurs pour fédérer autour de la ferme en période de travaux, préfiguration des dynamiques du quartier de demain.
Les QPV, des terrains pour l’agriculture urbaine
Le dispositif Quartiers Fertiles soutient le développement de l’agriculture urbaine sur des friches temporaires dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV). Dans le cadre de son appel à projets, l’ANRU a retenu trois initiatives portées par la Métropole Européenne de Lille. À Lille-Sud, Growsters réhabilite les pratiques agroécologiques et vivrières sur la pépinière du Faubourg, et l’association Les Tinctoriales crée des lieux d’expérimentation autour de plantes utilisées pour teindre les textiles. Aux Oliveaux (Loos), la Fabrique de l’Emploi déploie un site expérimental pour valoriser les matières organiques et un réseau de fermes locales.
Un cahier de prescriptions pointilleux
Pour prolonger l’ambition jusque dans le bâti, la SPL, la Ville et la MEL ont défini un cahier de prescriptions cahier de prescriptions architecturales, urbaines, paysagères et environnementales exigeant, adossé au Pacte Lille Bas Carbone. Soucieuse d’aménager un quartier bas carbone et à haute performance énergétique, Lille a inscrit son projet dans l’expérimentation Ademe Quartier Énergie Carbone. “La Ville a poussé très loin les curseurs qualité de l’air, confort, isolation acoustique, économies d’énergie et résilience climatique”, relève Hélène Gosset de la SPL Euralille. Des niveaux de performance parfois difficiles à combiner pour les opérateurs. “Isoler du bruit nécessite de la masse, ce qui génère des émissions carbone”, reconnaît Nina Colombo. “Pour le premier lot, nous avons organisé de nombreuses réunions de confrontation des expertises pour faire les bons choix et ne pas impacter ou défavoriser tel ou tel aspect”, commente Hélène Gosset. Les deux premiers lots ont été réalisés en passif8.
À terme, Concorde accueillera 1 900 logements selon une logique “trois tiers” : logement social, logement libre et logement en accession sociale. Après la démolition de l’emblématique barre du boulevard de Metz en 2021, les barres HLM sont tombées les unes après les autres. Quatre doivent encore être démantelées. Le NPNRU à Concorde, c’est 816 logements détruits et 250 requalifiés. Seul immeuble restructuré par Lille Métropole Habitat : la résidence Renoir. Pour caler l’épannelage (gabarit et volumétrie) des bâtiments, l’aménageur s’est appuyé sur les modélisations effectuées en 2015. “Nous avons dessiné des cloches de bruit afin de localiser les constructibilités, de façon à ce que les futurs habitants ne soient pas touchés par les nuisances sonores même dans les niveaux hauts”, souligne Dorothée Delemer. Ces retours ont poussé les partenaires du projet à ajuster leur Plan guide9 et à déplacer un parking silo pour renforcer la protection anti-bruit. “Nous essayons de saisir cette capacité à se réinterroger, à ne pas trop figer et à capitaliser sur l’expérience”, formule Nina Colombo. “Le diagnostic sur la fragilité, l’exposition et les nuisances comme point de départ de la conception du projet urbain, a infusé dans les pratiques, les modes de faire et le quotidien de la maîtrise d’œuvre10 et de la maîtrise d’ouvrage”, analyse Dorothée Delemer.

Un récit collectif
Les conditions à réunir pour assurer le succès de ce quartier à santé positive qui s’inscrit dans le temps long ? Incarnation politique, acculturation aux enjeux de santé, accompagnement des parties prenantes de la planification jusqu’à l’aménagement urbain et stabilité des acteurs. Engagé dans la démarche ÉcoQuartier, Lille-Concorde est en bonne voie pour obtenir la labellisation. “Pour finaliser la partie est, l’émergence d’un Anru 3 est nécessaire”, avance Martin David-Brochen. En 2024, une enquête de terrain a été menée par l’Institut d’aménagement et d’urbanisme de Lille dans le but d’évaluer la perception des enjeux de santé environnementale par les habitants. “La santé ne doit pas juste être un objectif qu’on impose aux aménageurs mais une approche systémique, partagée avec les acteurs, associations et habitants”, soutient Olivier Savy. “Cette démarche nous permet aussi de parler positivement des enjeux de changement climatique, de sortir d’une lecture angoissante et de faire un récit de la transformation plus joyeux”, conclut Nina Colombo.■
Aude Borel
- Agence nationale pour la rénovation urbaine [↩]
- Société publique d’aménagement en charge de la maîtrise d’ouvrage sur le projet Lille-Concorde [↩]
- Zone d’aménagement concerté [↩]
- La terre provient d’un terrain agricole situé à Guarbecque (62). En jachère depuis trois ans, il a été exempté de période de conversion à l’agriculture biologique. [↩]
- Certification attribuée aux produits alimentaires et cosmétiques qui respectent les exigences de l’organisme de contrôle visant à défendre la préservation de l’environnement. Il vérifie que les sociétés engagées dans cette démarche respectent bien les règlements de l’agriculture biologique. [↩]
- Association d’insertion par l’économie qui met en place des actions de lutte contre l’exclusion au bénéfice des habitants de la couronne sud de Lille. [↩]
- Agence régionale de santé Hauts-de-France [↩]
- La chaleur dégagée à l’intérieur de la construction (habitants, appareils électriques) et celle apportée par l’extérieur (ensoleillement) suffisent à répondre aux besoins de chauffage. [↩]
- Outil de gestion, document de référence du projet urbain. [↩]
- Équipe : Agence Bruno Fortier, TN Plus paysagistes, Codra, BERIM et AGI2D. [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Revue Diagonal (5 juin 2026). Secteur Concorde : Lille façonne un quartier à santé positive. Revue Diagonal. Consulté le 22 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16cll
